Pour Honoré de Balzac, la boisson de référence c’est le café et non le vin. Mais on sait aussi que le grand romancier connaissait bien et aimait la , ses vignes et ses vins. Dans l’immense édifice romanesque de La Comédie Humaine, vignobles, vignerons et vins sont à leur place, même si elle peut apparaître mineure en regard d’autres thèmes balzaciens, comme l’amour, la famille, l’argent ou la réussite sociale.

Balzac et le vin

C’est le hasard d’une carrière paternelle de Directeur des Contributions qui fit naître à Tours, en 1799, le jeune Honoré. Sa famille, les Balssa, était roturière et originaire du Rouergue, de la sauvage vallée du Viaur, où la vigne, sans être inconnue, ne donnait que de très médiocres produits. Les relations de Balzac avec le vin sont tout naturellement celles que lui dicte une très robuste nature de gros mangeur et, donc, de gros buveur. « Le vin a nourri mon corps tandis que le café entretenait mon esprit », a-t-il noté un jour dans sa correspondance.
Son grand ami Théophile Gautier confirme : « quatre bouteilles de vin blanc de , un des plus capiteux qu’on connaisse, n’altéraient en rien sa forte cervelle et ne faisaient que donner un pétillement plus vif à sa gaieté ». À plusieurs reprises, il affiche sa préférence pour les vins blancs de Loire, le vouvray, le montlouis et le , et surtout pour le champagne, qui, selon ses exégètes, serait servi soixante-dix-huit fois dans La Comédie Humaine. Il a aussi un faible pour les vins alcoolisés de l’Espagne (alicante, malaga, xérès) et du Portugal (porto, madère).

Balzac et les paysages viticoles

C’est tout naturellement en Val de Loire qu’il les découvre et les comprend, avant de les restituer dans ses romans. Sa longue liaison avec Madame de Berny le conduit à résider souvent au château de la Grenadière à Vouvray, qui deviendra dans La Femme de Trente Ans (1833) le château de Moncoutour, propriété du marquis d’Aiglemont, époux de la trop fidèle Julie. Balzac décrit l’habitat troglodytique des vignerons de Vouvray : « la fumée d’une cheminée s’élève entre les sarments et le pampre naissant d’une vigne. Le marteau des tonneliers fait retentir les voûtes de caves aériennes ».
Balzac réside aussi au château de Saché dans la vallée de l’Indre, qui deviendra Clochegourde dans Le Lys dans la Vallée (1833). Il y participe aux vendanges qui « sont, en Touraine, de véritables fêtes… Elles sont le joyeux dessert du festin récolté, le ciel y sourit toujours et les automnes sont magnifiques ». Balzac fait allusion au métayage des closiers et à la douceur du raisin, le « gros co » (cot) de Touraine ; mais il ne dit rien de la nature et de la qualité du vin. C’est à Sancerre que Balzac a choisi de situer l’intrigue de La Muse du Département (1843), satire des mœurs provinciales d’une petite ville : « Au-delà de ces remparts, s’étend une ceinture de vignobles. Le vin forme la principale industrie et le plus considérable commerce du pays, qui possède plusieurs crus de vins généreux, pleins de bouquet, assez semblables aux produits de la Bourgogne, pour qu’à Paris des palais vulgaires s’y trompent. trouve donc dans les cabarets parisiens une rapide consommation assez nécessaire d’ailleurs à des vins qui ne peuvent pas se garder plus de sept à huit ans ». C’est aux franges de la Bourgogne, celle des plateaux forestiers de Clamecy que Balzac évoque les vignes paysannes de l’aubergiste François Tonsard, du « Grand I vert » (Les Paysans, 1845), « des vignes bien fumées, provignées et bêchées ». La récolte moyenne (8 pièces pour un arpent de 35 ares) est complétée par un « hallebotage » (grapillage) illicite dans les vignes des voisins.

Portrait de vignerons

Dans le même registre « paysan », on commencera par celui du « bonhomme Coudreux » (Les Deux Amis « conte drôlatique » inachevé, 1831), vigneron à l’Alouette, près de , soumis à une perpétuelle angoisse : il craint que « le vin ne brouisse (1) ou que les nuages ne le boivent, que la pluie ne le fasse couler, que le soleil ne le frippe, que les vignes ne soient gélivés ». Si l’année est favorable, « c’est un plaisir de voir des écus pendus aux vignes ». « Des écus », c’est ce que veut le père Séchard, imprimeur d’Angoulème et viticulteur à Marsac (Les Illusions Perdues, 1835). Dans le débat qualité - quantité, il a résolument opté pour les gros rendements et se vante de gagner plus que ses voisins, « Messieurs les Marquis », qui font de la qualité : « la qualité pour moi, ce sont les écus ! ». Fortement influencé par les thèses de la physiognomonie, Balzac dresse de lui le portrait physique de l’ivrogne achevé (2) : « Jérome- Nicolas Séchard, fidèle à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d’une soif inextinguible… Sa passion laissait sur sa physionomie oursine des marques que la rendaient originale. Son nez avait pris le développement et la forme d’un A majuscule, corps de triple canon, ses deux joues veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbosités violettes, purpurines et souvent panachées ; vous eussiez dit d’une truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l’automne… Il était court et ventru, comme beaucoup de ces vieux lampions qui consomment plus d’huile que de mèche ».
Le portrait psychologique le plus achevé et le plus riche en notations économiques et sociales est celui du père Grandet, richissime propriétaire à Saumur (Eugènie Grandet, 1833). Il a acheté, en 1791-1792, des hectares de Biens Nationaux et passait alors pour « donner dans les idées nouvelles alors que le tonnelier donnait tout bonnement dans les vignes ». Il est devenu « le plus imposé de l’arrondissement », nouveau titre de « noblesse » au XIXe siècle. Ses vignes, « grâce à des soins constants » sont « la tête du pays, mot technique en usage pour désigner les vignobles qui produisent la meilleure qualité de vin ».
Selon les indications de surface et de rendements fournies dans le roman, le père Grandet posséderait, vers 1830, environ 35 hectares de vignes, produisant en année moyenne 2 000 hectolitres ; ce rendement, de près de 60 hl à l’ha, paraît très exagéré pour l’époque. Le romancier est souvent un grand imaginatif !
En cela, il est tout proche de l’un de ses héros, le fantasque bonhomme Margaritis, vigneron à Vouvray (L’Illustre Gaudissart, 1833). Il sait vanter son vin : « L’inconvénient du vin de Vouvray, Monsieur, est de pouvoir se servir ni comme vin ordinaire, ni comme vin d’entremets ; il est trop généreux, trop fort ; aussi vous le vend-on à Paris pour du vin de Madère en le teignant d’eau-devie… Mais ce que vous buvez en ce moment est un vin de roi, la tête de Vouvray. J’en ai deux pièces, rien que deux pièces. Les gens qui aiment les grands vins, les hauts vins, et qui veulent servir sur leur table des qualités en dehors du commerce, se font servir directement par nous ».

Boire le vin en province

Les évocations sont discrètes et assez rares. Un seul repas d’apparat est décrit, celui que donne, à Alençon, Rose Cormon, riche demoiselle, quadragénaire, en mal d’époux. Elle reçoit à dîner une vingtaine de familiers, fait dresser la table dès 3 heures et monter les vins de sa « cave-bibliothèque » ; « elle vérifie l’escadron de bouteilles qu’elle avait indiquées à ses gens et qui montraient d’honorables étiquettes ». « Honorables », soit, car le lecteur n’en saura pas davantage !
Dans Le Curé de Tours (1832), Balzac oppose deux ecclésiastiques, l’abbé François Birotteau, vicaire de la cathédrale, « petit homme court », amateur de « bonne chère » et de « bon vin », et le chanoine Hyacinthe Troubert, un « grand sec » bilieux et austère, « buveur d’eau claire », qui n’aura aucun mal à écarter Birotteau de sa marche triomphale vers l’évêché de Tours. Birotteau exilé dans une pauvre paroisse de Touraine, en perdra même le goût de la « purée septembrale ».
Un seul vin bu en province bénéficie d’une description précise, c’est le vin cuit bourguignon que l’on sert au Café de la Paix de Soulages (Clamecy, Les Paysans, 1845). « Cette benoîte liqueur, composée de vin choisi, de sucre, de cannelle et autres épices, est préférée à tous les déguisements ou mélanges de l’eau-de-vie, appelés ratafias, cent-sept ans, eau-desbraves, vespétro, esprit-de-soleil, etc. On retrouve le vin cuit jusque sur les frontières de la France et de la Suisse. Ce vin cuit est très apprécié par les femmes qui en usent comme d’un remède aux maux de leur sexe et souvent en abusent ». Et Balzac d’ajouter : « le vin cuit a dévoré des fortunes de paysan. Aussi, plus d’une fois, le séduisant liquide a-t-il nécessité des corrections maritales » (3).

Boire le vin à Paris

Il est sur bien des tables. Celle, relativement frugale, de la pension Vauquer où loge Rastignac (Le Père Goriot, 1834). Celle, mieux fournie pour une clientèle bourgeoise, de plusieurs restaurants ; vin compris dans le menu à prix fixe ou bouteilles plus glorieuses débouchées à table par le garçon (César Birotteau, 1836 ; La Cousine Bette, 1847). C’est le champagne qui, le plus souvent, accompagne les longues soirées de beuveries familières aux journalistes Lousteau, Finot, Nathan, Vernou, Blondet, Bridau, qui entourent Lucien de Rubempré (Les Illusions Perdues, 1835) : « Finot, le grand prêtre, versa quelques gouttes de vin de champagne sur la belle tête blonde de Lucien, en prononçant avec une délicieuse gravité ces paroles sacramentales : “Au nom du Timbre, du Cautionnement et de l’Amende, je te baptise journaliste. Que tes articles te soient légers !”. Et “l’hiver de Lucien ne fut qu’une longue ivresse” ».
C’est dans La Peau de Chagrin (1831) que se trouve la longue description d’un souper bien arrosé, où le jeune Raphaël a été invité pour le lancement d’un journal « ministériel » (donc riche !). L’ordre des vins servis commence par du vin de Madère, se poursuit sur le premier service par des vins blancs et rouges de Bordeaux et de Bourgogne, s’épanouit au second service sur des « vins du Rhône et de vieux Roussillons capiteux » et s’achève sur « les piquantes flèches du vin de Champagne, impatiemment attendu mais abondamment versé ». C’est alors une orgie de paroles, un « sabbat des intelligences » animé par « la Sagesse ivre ou par l’Ivresse devenue sage et clairvoyante ».
L’ivresse par le vin n’est donc pas rigoureusement condamnée par Balzac, à la différence du « fléau » de l’eau-de-vie. Dans son Traité des Excitants Modernes (Pathologie de la Vie Sociale, 1839), il reconnaît que le vin « n’a aucune prise » sur lui, ce qui en fait « un coûteux convive ». Il se vante d’avoir remporté en 1822 un défi lancé par un ami : « c’est lui qui se coucha et dix-neuf bouteilles assistaient à sa défaite ». Ce Balzac, quelle forte nature !

(1) Brouir, en Val de Loire, c’est être brûlé par la gelée.
(2) En jouant sur les termes techniques du vocabulaire de l’imprimerie.
(3) Sur ce sujet, voir Rémy Pech, « Vin à vendre et vin intime. Le vin paysan du Languedoc », in Gilbert Garrier, le Vin des historiens, Université du Vin de Suze la Rousse, 1990.


Grandet, un commerçant avisé

« Son chantier sur le port fournit tous les tonneliers de l’… Dans ce pays de Saumur, comme en Touraine, les vicissitudes de l’atmosphère (= météorologie) dominent la vie commerciale… M. Grandet avait toujours des tonneaux à vendre alors que le tonneau valait plus cher que la denrée à recueillir ; il pouvait mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son poinçon* à deux cents francs quand les petits propriétaires donnaient le leur à cinq louis**. Sa fameuse récolte de 1811***, sagement serrée, lentement vendue, lui avait rapporté plus de deux cent quarante mille livres ».

Eugénie Grandet, 1833.

* Le poinçon de Montrichard, en usage à Saumur, contient environ 250 litres.
** Un louis est une pièce d’or de vingt francs.
*** L’année 1811 fut celle du célèbre « vin de la Comète ».





La chanson à boire de Lucien de Rubempré

« Hippocrate à tout bon buveur Promettait la centaine. Qu’importe, après tout, par malheur, Si la jambe incertaine Ne peut plus pousuivre un tendron, Pourvu qu’à vider un flacon La main soit toujours leste ! Si toujours, en vrais biberons, Jusqu’à soixante ans* nous trinquons. Rions ! Buvons ! Et moquons-nous du reste ! ».

Les Illusions Perdues, 1835

* Seulement ! Rappelons que Balzac meurt à 51 ans.


Cet article est initiallement paru dans La Revue des Œnologues n°119, avril 2006. Il est reproduit ici avec l'aimable autorisation de M. Gilbert Garrier et des éditions Œnoplurimédia.

Légende photo : A Vouvray, l'Illustre Gaudissart, sorti de l'imaginaire balzacien, est l'un des rares personnages littéraires auquel une statue a été dressée.

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